Notre monde actuel tourne autour de l'Avoir, le Monde Sacré d'Emmanuel gravite autour de l'Etre.
..."Mais, si l'enseignement initiatique n'est ni le prolongement de l'enseignement profane, comme le voudraient les uns, ni son antithèse, comme le soutiennent les autres, s'il n'est ni un système philosophique ni une science spécialisée, on peut se demander ce qu'il est, car il ne suffit pas d'avoir dit ce qu'il n'est pas, il faut encore, sinon en donner une définition à proprement parler, ce qui est peut-être impossible, du moins essayer de faire comprendre en quoi conciste sa nature. Et faire comprendre sa nature, du moins dans la mesure où cela peut être fait, c'est expliquer en même temps, et par la même, pourquoi il n'est pas possible de le définir sans le déformer, et aussi pourquoi on s'est si généralement, et en quelque sorte nécessairement, mépris sur son caractère véritable. Cela, l'emploi constant du symbolisme dans la transmission de cet enseignement , dont il forme comme la base, pourrait cependant, pour quiconque réfléchit un peu, suffire à le faire déjà entrevoir, dès lors qu'on admet, comme il est simplement logique de le faire sans même aller jusqu'au fond des choses, qu'un mode d'expression tout différend du langage ordinaire doit avoir été créé pour exprimer, au moins à son origine des idées également autres que celles qu'exprime ce dernier, et des conceptions qui ne laissent pas traduire intégralement par des mots, pour lesquelles il faut un langage moins borné, plus universel, parce qu'elles sont elles-mêmes d'un ordre plus universel.
Mais si les conceptions initiatiques sont autres que les conceptions profanes, c'est qu'elles procèdent avant tout d'une autre mentalité que celles-ci, dont elles diffèrent moins encore par leur objet que par le point de vue sous lequel elles envisagent cet objet. Or, si telle est la distinction essentielle qui existe entre ces deux ordres de conceptions, il est facile d'admettre que, d'une part, tout ce qui peut être considéré du point de vue profane peut l'être aussi, mais alors d'une tout autre façon et avec une autre compréhension, du point de vue initiatique , tandis que, d'autre part, il y a des choses qui échappent complètement au domaine profane et qui sont propres au domaine initiatique, puisque celui-ci n'est pas soumis aux mêmes limitations que celui-là.
Que le symbolisme, qui est comme la forme sensible de tout enseignement initiatique, soit en effet, réellement, un langage plus universel que les langages vulgaires, il n'est pas permis d'en douter un seul instant, si l'on considère seulement que tout symbole est susceptible d'interprétations multiples, non point en contradiction entre elles, mais au contraire se complétant les unes les autres, et toutes également vraies quoique procédant de points de vue différents ; et, s'il en est ainsi, c'est que ce symbole est la représentation synthétique et schématique de tout un ensemble d'idées et de conceptions que chacun pourra saisir selon ses aptitudes mentales propres et dans la mesure où il est préparé à leur intelligence. Et ainsi le symbole, pour qui parviendra à pénétrer sa signification profonde, pourra faire concevoir bien plus que tout ce qu'il est possible d'exprimer par les mots ; et ceci montre la nécessité du symbolisme : c'est qu'il est le seul moyen de transmettre tout cet inexprimable qui constitue le domaine propre de l'initiation, ou plutôt de déposer les conceptions de cet ordre en germe dans l'intellecte de l'initié, qui devra ensuite les faire passer de la puissance à l'acte, les développer et les élaborer par son travail personnel, car on ne peut rien faire de plus que de l'y préparer en lui traçant, par des formules appropriées, le plan qu'il aura par la suite à réaliser en lui-même pour parvenir à la possession effective de l'initiation qu'il a reçue de l'extérieur que symboliquement.
Mais, si l'initiation symbolique, qui n'est que la base ou le support de l'initiation véritable et effective, est la seule qui puisse être donnée extérieurement, du moins peut-elle être conservée et transmise même par ceux qui n'en comprennent ni le sens ni la portée. Il suffit que les symboles soient maintenus intacts pour qu'ils soient toujours susceptibles d'éveiller, en celui qui en est capables, toutes les conceptions dont ils figurent la synthèse et c'est en cela que réside le vrai secret initiatique, qui est inviolable de sa nature et qui se défend de lui-même contre la curiosité des profanes, et dont le secret relatif de certains signes extérieurs n'est qu'une figuration symbolique. Il n'y a pas d'autres mystère que l'inexprimable, qui est évidemment incommunable par là même ; chacun pourra le pénétrer plus ou moins selon l'étendue de son horizon intellectuel ; mais alors même qu'il l'aurait pénétré intégralement, il ne pourra jamais communiquer à un autre ce qu'il en aura compris lui-même , tout au plus pourra t il aider à parvenir à cette compréhension ceux-là seuls qui y sont actuellement aptes."
Articles et comptes rendus, Tome 1, éditions traditionnelles, René Guénon.